Du tâtonnement comme processusCéline Eloy 

Si l’œuvre d’Athanasia Vidali-Soula (GR, 1986) ne se découvre pas au premier instant, c’est principalement parce qu’il faut s’y plonger en tâtonnant, comme dans l’obscurité, laisser le regard s’habituer aux détails et aux subtilités et se laisser surprendre par la lumière effleurant la surface pour que l’œuvre puisse d’une certaine manière nous envelopper et faire corps avec nous.
Cette manière d’apprivoiser le travail de l’artiste n’est pas étrangère au processus même de création et aux thématiques qu’Athanasia aborde. La question – ou plutôt la recherche – de l’animalité dans l’humanité, dans ce qui fait l’humain et le rend vivant, y est fortement présente. Loin des représentations formelles évidentes, il s’agit avant tout de la découvrir par des chemins de traverse, dans des sentiers qui laissent l’animalité transparaître sans jamais l’évoquer frontalement. Ces chemins, l’artiste les emprunte à tâtons et les expérimente continuellement, entre autres par le médium du dessin.
Au départ de cette recherche se situe la peau, limite entre deux corps, frontière entre soi et l’extérieur. Cette peau qui se marque de tout passage et conserve les traces de son vécu se transforme en surface de papier, au départ blanche de toute vie. Expérimentant cette métaphore, l’artiste se confronte au support : l’apprivoiser à travers le geste, l’envahir pour faire corps avec lui sont autant d’actions qu’elle entreprend. Cette peau-surface est un premier levier vers la découverte de l’autre et de sa qualité « animale ». Mais elle ne sera pas la seule.
Petit à petit Athanasia Vidali s’intéresse à l’environnement dans lequel évoluent les animaux, ce qui est invisible à nos yeux mais qui peut révéler notre animalité. Le paysage prend place dans son œuvre. La série Un-night, entamée en 2018, est le fruit de cette réflexion. La nuit noire, de celle qui nous englobe et nous envahit, de celle qui révèle nos peurs, permet de s’éloigner de la visualité de l’image et de sa conception mentalement construite. Elle décuple les sens et offre une autre perception, celle de l’obscurité lumineuse. Ainsi le regard s’émancipe des habitudes visuelles pour discerner les formes rendues visibles par la lumière. La plongée dans le paysage nocturne nécessite également d’autres gestes. Ceux-ci sont minutieux et lents, à l’opposé des grands gestes brutaux et expressifs à l’excès. L’artiste chemine doucement, à l’instar des petits animaux dont les actions rythment la construction de leurs habitats. Patience et silence régissent la conception des formats et la recherche des techniques appropriées. La peau est toujours présente en filigrane, par le geste qui s’imprime dans le papier, qui effleure la surface et qui parfois la gratte et la transperce. Le volume, amenant l’envie de toucher, est toujours perceptible dans ses œuvres. Et cette dimension sculpturale des dessins n’en est que plus évidente au regard de l’interaction créée avec Les nuages se touchent volontiers de Jonathan Voleppe, invité par l’artiste à l’occasion des portes ouvertes.
Lors de ses récentes résidences, Athanasia Vidali-Soula poursuit son questionnement sur l’animalité à travers le paysage. Réinventant constamment le langage, elle cherche à dissoudre le regard contrôlé et à gommer ce qui le construit par la surimpression d’une nature foisonnante sur des images issues de la culture savante. D’autres mondes s’inscrivent et s’écrivent pas à pas, repoussant toujours un peu plus loin la limite vers l’inconnu.

Céline Eloy 
Docteur en Histoire, Art et Archéologie - Muséologie (ULg)
Critique d'Art indépendante (ARText)